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Mustapha Ben Jaafar: Les temps forts de la crise

Article paru dans le Mensuel Leaders n°34 Mars 2014
Mustapha Ben Jaafar (c) Leaders

Mustapha Ben Jaafar
(c) Leaders

«Ce qui s’est passé en Egypte a fait rêver les uns… et réfléchir les autres», résume Mustapha Ben Jaafar. Pour le président de l’ANC et chef d’Ettakatol, le pays était à la merci, début août dernier, de la moindre étincelle pouvant se déclencher des deux sit-in en confrontation directe sur la place du Bardo. Les Tunisiens fonctionnent à «un fluide particulier » et c’est ce qui a été salutaire. Pour preuve, il met en avant une grande réalisation: «Aujourd’hui, la Tunisie a une constitution vivante, un peuple vivant, une société vivante». Pourtant, jusqu’à début janvier dernier, rien n’était évident, tout pouvait tomber à l’eau. C’est le récit de ces moments difficiles que Mustapha Ben Jaafar a accepté de livrer à Leaders.  Avec en prime ce qui lui reste à faire, s’il compte se présenter à la présidentielle, l’impératif d’une campagne électorale à armes égales (dans une allusion au maintien de Marzouki d’ici là dans ses fonctions), le mode de scrutin et les alliances qu’Ettakatol envisage de nouer.

Pour recueillir cette interview, ce petit palais beylical du Bardo qui, à quelques encablures du siège de l’ANC, abrite le Conseil constitutionnel et accueille provisoirement la Haica, se prêtait parfaitement à la confidence et aux échanges. Entrée pavée avec fontaine d’eau, architecture néo-mauresque avec de fortes empreintes italiennes, céramique, verres, sculptures aux plafonds et lustres d’époque : un petit bijou (à entretenir) au milieu d’un jardin agréable. Le choix du lieu, à la demande de Leaders, n’est pas fortuit. Sa symbolique est forte : c’est ici que Mustapha Ben Jaafar s’est retiré lorsqu’il a décidé le 6 août dernier la suspension des travaux de l’ANC. Une décision historique qui a beaucoup pesé dans la suite des évènements. C’est aussi dans ces salons, loin des regards et des pressions, qu’il avait reçu pour la première fois le Quartet et engagé les concertations avec divers acteurs politiques et de la société civile. Une sorte de lieu de retraite pour réflexion et consultation, en toute sérénité. Le lieu a porté bonheur à Ben Jaafar. Il y a été bien inspiré. Il doit rêver d’en faire son QG de campagne s’il se décide à se présenter à la présidentielle. Mais, Mustapha Ben Jaafar balaye immédiatement d’un revers de main cette tentation. «C’est une question de principe, confie-t-il, dans une phase de construction de la démocratie, la règle est de partir en compétition avec des chances égales. Concourir en disposant du pouvoir ne serait pas le plus approprié. Mais, chacun fera ce qu’il voudra». Moncef Marzouki, suivez mon regard!

Comment rééditer l’exploit de 2011?

Si en 2011, Mustapha Ben Jaafar avait gagné les voix de ses électeurs par ses 40 années de lutte pour la démocratie et son opposition à la dictature et par le programme d’Ettakatol, cette fois-ci, il aligne en plus de nouveaux atouts. Il traîne aussi certaines images négatives qu’il s’efforcera sans doute de gommer. Sa vérité incontestée aura été la Constitution. «Vous avez aimé la révolution, vous aimerez sa constitution», dira-t-il ! Pour la faire aboutir, dans sa mouture du 1er juin 2013, il a tenu à présider lui-même 70 séances de la commission de synthèse, soit des centaines d’heures de confrontations et d’arbitrage. Puis, avec l’initiative de créer une commission des accords à convenir (tawfoukat), pas moins de 50 séances additionnelles étaient nécessaires. En s’y investissant, il a gagné ses galons d’un des pères de la nouvelle Loi fondamentale.

Ben Jaafar a également joué un rôle discret que des analystes qualifient d’important au sein de la Troïka. «Ah, s’il n’y avait pas Ettakatol et Si Mustapha, vous ne pourriez imaginer quels malheurs allaient survenir», n’hésite pas à avancer l’un de ses proches, sans vouloir pour autant étayer ses propos. Le déficit de communication aura été pénalisant. «Sur 40 ans, vous allez retrouver les mêmes attitudes: discrétion et réserve caractérielles», se laisse dire Ben Jaafar, comme pour s’excuser. Mais, cette fois-ci, sous le feu roulant des questions de Leaders, il a fini par apporter des réponses instructives. «Heureusement qu’on a le Quartet, c’est un atout précieux, se félicite-t-il. D’ailleurs, Houcine Abbassi a bien précisé les choses : le Dialogue national soutient l’ANC et ne se substitue guère à elle. Rached Ghannouchi y a incontestablement joué un grand rôle, s’impliquant personnellement et ralliant à lui sa direction, toujours là, au moment difficile pour infléchir la décision de son parti dans le bon sens». Et le CPR? «Je préfère parler d’Ettakatol», répond-il. Parlons-en alors ! «Tout va redémarrer. On s’est beaucoup plus occupé de l’intérêt général  au détriment du parti, explique-t-il. Nous avons des atouts que même nos adversaires ne peuvent  nier: des résultats». De quoi lui garantir des votes massifs lors des prochaines élections législatives et présidentielle?

Les interrogations ne manquent pas. Ben Jaafar et son parti ont-ils servi de faire-valoir à la Troïka, plus particulièrement à Ennahdha ? L’exploit du 23 octobre 2011 peut-il être réédité? Et quels seront les atouts majeurs à mettre en jeu ? Si elles ne sont pas exhaustives, les révélations et les réponses recueillies nous éclairent sur la démarche accomplie et celle qui sera adoptée.

Ben Jaafar aux heures les plus difficiles

Même aux heures les plus difficiles après l’assassinat de son collègue Mohamed Brahmi, Mustapha Ben Jaafar dit qu’il n’a jamais perdu espoir. Il a une conviction intime que le caractère du Tunisien, fruit d’une riche civilisation, d’une culture plusieurs fois millénaire et d’un esprit singulier nourri aux sources du savoir et du réformisme, finit toujours par triompher de l’adversité. «Il y a une exception tunisienne», observe-t-il.  S’il a un regret à exprimer, c’est qu’au lendemain des élections du 23 octobre 2011, «les forces politiques ne se sont pas mises d’accord sur la constitution d’un gouvernement d’intérêt national», comme proposé par son parti. «Le choix du schéma classique majorité/opposition, reconnaît-il, était tout à fait inadapté à la phase de transition que vivait le pays qui venait  de sortir d’une longue nuit de dictature», ajoutant qu’il aurait mieux valu «faire le choix de l’union nationale». «Que de temps aurait-on gagné et que de bourrasques aurait-on évitées», dit-il. De ses deux ans et demi de présidence de l’ANC, il ne retient que ce qui est positif. «De par mon caractère, je ne suis pas porté à faire le bilan de ce qui n’a pas marché», affirme-t-il. La décision la plus délicate qu’il a eu à prendre a été celle de suspendre les travaux de l’Assemblée le 6 août 2013 après le retrait des députés de l’opposition. Il en revendique la paternité. «Je n’en ai parlé à personne, ni à mes camarades du parti, ni à mes partenaires (au sein de la Troïka)». C’est une décision prise au dernier moment et ajoutée à l’adresse qu’il a faite au peuple. «Le matin du 6 août, nous avions tenu une plénière. Nous avions la majorité même qualifiée pour mener nos travaux, mais je voyais qu’au Bardo, deux rassemblements se faisaient face et étaient séparés par des barbelés et que la moindre étincelle pouvait mettre le feu aux poudres. Je voyais les germes de la confrontation et cela était politiquement et moralement insoutenable. Il fallait désamorcer la situation qui était explosive et j’ai pris mes responsabilités», avoue-t-il. Il estime avoir été mal compris, mais à aucun moment, ses partenaires ne lui ont manqué de respect, rappelle-t-il.

Discrétion et efficacité

A partir de ce moment, Mustapha Ben Jaafar a fait le tour de tout le monde, partenaires comme adversaires, pour chercher une solution à la crise. Docteur Patience a fait de la discrétion son credo. Poussant toutes les portes, même celles où il n’aurait jamais osé s’aventurer auparavant, il ne faisait cas ni du protocole ni de son amour-propre. Le souci de «l’efficacité primait sur toutes les autres considérations». Avec  «constance et persévérance», ce sont ses mots,  il n’a pas lésiné sur les efforts qui ont été payants en fin de compte. A-t-il sollicité auprès de Rached Ghannouchi aide et soutien dans sa démarche ? «Indiscutablement», répond-il sans réfléchir.  Il rend hommage au président d’Ennahdha qui a compris très vite où se situe l’intérêt  de son parti et partant l’intérêt national, et ce n’était pas facile pour lui de convaincre ses troupes qui se voyaient appelées à accepter d’être dépouillées d’un pouvoir qu’elles croyaient avoir gagné de haute lutte. «Ghannouchi a toujours été là pour infléchir la position de son parti dans la bonne direction», dit-il avec reconnaissance.

Les événements en Egypte, avec la prise du pouvoir par l’armée le 3 août, ont-ils joué ? «En politique tout joue», estime-t-il, comme pour dire que le scénario à l’égyptienne a fait réfléchir tout le monde et a été pour quelque chose dans l’attitude conciliante du président d’Ennahdha. Il affirme que le parti islamiste a accepté beaucoup de compromis. Il n’aime pas parler de «concessions» car celles-ci peuvent être remises en cause, dès que le rapport de force change. Jamais à aucun moment il ne mentionne le nom du CPR, son autre allié de la Troïka, ni à plus forte raison celui du président Marzouki. Est-ce parce qu’il s’agit d’un allié qui dérange ? On ne le saura pas. Mais il ne faut pas être grand clerc pour deviner sa pensée.

Jeter les ponts de la confiance

Mustapha Ben Jaafar n’est pas peu fier du résultat obtenu. Son parti a été le soutien le plus indéfectible du Dialogue national. C’est lui qui a fait accepter que l’Ugtt, avec les autres organisations de la société civile, soit le parrain de ce dialogue compte tenu du rôle national incontournable de la Centrale syndicale. C’est Ettakatol qui a jeté les ponts de la confiance, ce mot magique, entre l’ensemble des forces politiques. Alors qu’on attendait qu’il nous fasse une longue tirade d’autosatisfaction après la ratification de la Constitution, il a été plus que modeste. Il n’en revendique pas la paternité. C’est le «fruit du travail de tous», dit-il avec humilité. «Chacun y a mis du sien», reconnaît-il. Les débats ont été rudes, surtout en commissions, sans jamais dépasser la limite du tolérable. La Constitution adoptée à une très large majorité le 27 décembre doit beaucoup au projet déposé le 1er juin 2013, soutient-il. Il rappelle que la Commission de Venise, autorité en la matière, a salué ce projet. Les améliorations apportées ont été le fruit de la Commission des consensus dont il a présidé les travaux et qui a tenu une cinquantaine de réunions.

Des atouts pour gagner la partie

Concernant le gouvernement de Mehdi Jomaa, Mustapha Ben Jaafar se réjouit qu’il ait pu «décrisper» le climat politique dans le pays. C’est déjà un succès. «Il a des atouts pour gagner la partie sans invectives, ni diabolisation ou tiraillements».Il faut maintenant «lui donner ses chances pour réussir la bataille contre le terrorisme». En bon médecin qui sait de quoi il parle, il compare le terrorisme à un «cancer» qu’il faut extirper. Il peut mener la «bataille dans la solidarité et la rigueur», en fournissant aux forces armées et de sécurité les moyens pour gagner cette bataille. Sur son parti, Mustapha Ben Jaafar est dans la méthode Coué. Malgré les vagues de défections que son parti a connues depuis trois ans, réduisant notamment de moitié sa représentation à l’ANC, il estime qu’Ettakatol a gagné en «notoriété» et cela lui donne «des chances pour améliorer son score au cours du prochain scrutin législatif». «Nous sommes en train de mettre de l’ordre au sein de notre parti», ajoute-t-il, précisant que la direction de la campagne électorale a été confiée à un «éléphant» du parti, M.Khélil Zaouia, ancien ministre des Affaires sociales : «Certains de ceux qui ont fait défection commencent à revenir au bercail, après avoir compris les raisons de notre alliance avec les islamistes», allusion à peine voilée au changement d’attitude d’Ennahdha qu’il attribue à «la persévérance d’Ettakatol». Pense-t-il  reconduire la même coalition après les élections ou à chercher de nouvelles alliances? La question lui semble «prématurée» mais il n’écarte aucune formule. Sans le dire, il exclut seulement une alliance avec Nidaa Tounes de Béji Caid Essebsi. Car il soutient avec force qu’il est contre la «bipolarisation» de la vie politique. Il écarte d’un revers de main l’objection du journaliste qui lui rappelle que cette bipolarisation existe dans la plupart des démocraties : «Nous ne sommes pas prêts à cette forme de clivage politique». Par contre, il est favorable à une coalition avec l’Alliance démocratique : «Elle est dans l’ordre des choses compte tenu des affinités entre les deux formations». Avec Al-Joumhouri d’Ahmed Néjib Chebbi,  il avoue que ce sera plus difficile, même si les deux partis partagent la même sensibilité politique, mais les deux hommes ne sont pas prêts à se rapprocher, d’autant plus qu’ils convoitent la présidence de la République. Mustapha Ben Jaafar est favorable à des dispositions dans la loi électorale en cours de discussion, pour l’exclusion des tenants de l’ancien régime à l’instar de l’article 15 dans la loi ayant permis l’élection de l’ANC. Il faut accélérer le processus de mise en œuvre de la justice transitionnelle pour que cette exclusion ne concerne  que les personnes qui devraient l’être.

Par Raouf Ben Rejeb

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